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L’exercice de cinq minutes que j’utilise pour muscler l’attention
Ce n’est pas un exercice compliqué, et c’est peut être justement pour ça que je l’aime autant.
Quand un élève arrive en séance, il n’arrive jamais vraiment seul. Il traîne avec lui sa journée, une remarque entendue dans la cour, un contrôle qui s’est mal passé, parfois juste des pensées qui tournent encore dans sa tête. Il s’assoit, sort ses affaires, mais je sens bien qu’une partie de lui est encore ailleurs. Alors avant même de sortir un cahier, je lui propose une pause : fermer les yeux trente secondes et repérer tous les sons qu’il entend autour de lui.
La consigne n’a rien de compliqué, et ce n’est surtout pas un exercice à réussir. Au début, certains me regardent avec un air un peu perplexe, « mais il n’y a pas de bruit ». Je leur dis d’essayer quand même. Et presque à chaque fois, quelque chose se passe : la voiture dans la rue, un bruit dans le couloir, le ventilateur de l’ordinateur, une porte qui claque. Au bout de trente secondes, on rouvre les yeux et on en parle deux minutes, ce qu’ils ont entendu, ce qu’ils n’avaient pas remarqué avant. Ils réalisent souvent qu’ils étaient depuis le début dans un environnement bien plus riche qu’ils ne l’imaginaient.
Ça peut sembler anodin. Mais derrière ces trente secondes se cache quelque chose qui me paraît important quand on travaille avec des enfants en difficulté de concentration. On leur dit « concentre toi », « fais attention », « tu es encore dans la lune », sans jamais vraiment leur expliquer comment on fait, concrètement, pour se concentrer. Est ce qu’il faut arrêter de penser ? Ne plus rien entendre ? Rester immobile ? Pour beaucoup d’élèves, la réponse n’est pas du tout évidente. C’est pour ça que je préfère leur faire expérimenter leur attention plutôt que de simplement leur demander de s’en servir.
Dans cet exercice, l’élève reçoit une mission précise : orienter volontairement son attention vers les sons. Et pourtant son cerveau reçoit plein d’autres informations en même temps, il peut penser à autre chose, être agacé par un bruit, se demander combien de temps il reste. Son attention part ailleurs, c’est normal. La consigne reste là, et il peut y revenir. C’est peut être la chose la plus importante que j’aimerais que les élèves comprennent : être attentif ne veut pas dire ne jamais être distrait. Notre attention n’est pas stable en permanence, elle fluctue selon notre fatigue, nos émotions, la difficulté de ce qu’on fait. Même un adulte très motivé peut décrocher en pleine tâche sans s’en rendre compte tout de suite. L’objectif n’est donc pas d’apprendre à ne jamais se déconcentrer, ce serait impossible, mais plutôt d’apprendre à repérer le moment où on part ailleurs et à découvrir qu’on peut revenir.
Cette idée rejoint les travaux du chercheur Michael Posner en psychologie cognitive sur le fonctionnement et l’entraînement de l’attention. Ses recherches ont montré que l’attention n’est pas un mécanisme unique et uniforme, mais plusieurs réseaux qui interviennent différemment selon qu’il faut rester en éveil, orienter son attention vers une information précise, ou gérer plusieurs stimulations en concurrence. Pour nous, professionnels ou parents, ça change quelque chose d’important : on arrête de voir l’attention comme une qualité que certains enfants auraient et d’autres pas. Chaque enfant a son fonctionnement propre, et certains rencontrent des difficultés bien plus lourdes que d’autres, mais on peut leur proposer des situations qui les aident à prendre conscience de leur attention et à s’entraîner à la mobiliser. Un exercice de trente secondes ne va évidemment pas transformer d’un coup les capacités de concentration d’un enfant, ce serait trop simple. Ce qui compte, c’est la répétition, le fait de proposer ce petit temps régulièrement, toujours au début de la séance, jusqu’à ce que ça devienne un repère.
Depuis janvier, j’accompagne une élève de 4e qui a des difficultés importantes de concentration, surtout en classe. On commence chaque séance par cet exercice, toujours de la même façon, sans chercher à battre un record ni comparer les résultats d’une semaine à l’autre. Juste ce temps d’arrêt avant de commencer. Au fil des séances, ce rituel est devenu familier. Environ un mois plus tard, sa maman m’a dit quelque chose qui m’a marquée : elle avait remarqué que sa fille mettait moins de temps à « atterrir » une fois assise à son bureau pour les devoirs. Je ne peux évidemment pas dire que ce changement vient uniquement de cet exercice, un accompagnement repose sur plein de choses à la fois, les stratégies travaillées en séance, l’environnement familial et scolaire, l’évolution propre de l’enfant. Mais ça illustre bien ce que j’observe régulièrement : quand un élève découvre une stratégie et la répète dans un cadre régulier, elle devient progressivement plus accessible, presque automatique.
À force de vivre cette expérience, l’élève commence à mieux reconnaître son propre état attentionnel. Il peut arriver préoccupé et comprendre qu’il lui faudra un peu de temps pour devenir vraiment disponible. Il peut se rendre compte qu’il est distrait non pas parce qu’il est « incapable de se concentrer », mais parce que son attention est occupée ailleurs à ce moment précis. Cette nuance compte énormément pour moi. Quand on dit à un enfant qu’il « manque de concentration », on lui laisse souvent croire que le problème vient entièrement de lui, comme s’il lui manquait quelque chose, comme s’il suffisait de faire plus d’efforts. Mais quand on lui explique que l’attention est une fonction qu’on peut observer, comprendre et entraîner, on change la façon de l’accompagner. On arrête de lui demander « pourquoi tu ne fais pas attention » pour lui demander plutôt « qu’est ce qui attire ton attention en ce moment » ou « comment tu pourrais revenir à ta tâche ». Ça ouvre beaucoup plus de possibilités. L’élève n’est plus seulement celui qui « n’arrive pas à se concentrer », il devient peu à peu capable d’observer son propre fonctionnement. C’est exactement ça, la métacognition : apprendre ne consiste pas juste à accumuler des connaissances, c’est aussi apprendre à comprendre comment on fonctionne quand on essaie de comprendre, de mémoriser, de résoudre un problème ou de rester attentif.
Ce petit exercice d’écoute devient alors bien plus qu’un moment de calme. C’est une occasion de parler du cerveau, de comprendre que l’attention peut être attirée par plein de choses, qu’elle peut nous échapper, mais qu’on peut aussi apprendre à l’orienter. J’aime aussi cet exercice parce qu‘il crée une transition. On demande souvent aux élèves de passer très vite d’une activité à une autre : ils quittent la classe, montent en voiture, rentrent, mangent, prennent leur téléphone, et on leur demande soudain de se mettre au travail. Mais notre cerveau ne fonctionne pas comme un interrupteur. On n’est pas forcément disponible pour apprendre au moment précis où on s’assoit devant un cahier. Pour certains élèves, il faut un sas, quelques minutes pour quitter ce qui vient de se passer et entrer dans autre chose. Ces trente secondes jouent ce rôle-là.
Ce qui me plaît le plus, c’est que cet exercice ne demande rien de particulier. Pas de matériel à préparer, pas de fiche à imprimer, pas de niveau scolaire requis. Un enfant de primaire, un adolescent ou même un groupe d’adultes peut vivre exactement la même expérience. En groupe, les réponses sont souvent très différentes d’un élève à l’autre, l’un remarque les oiseaux dehors, l’autre surtout les bruits du couloir, un troisième n’a entendu que trois sons mais peut expliquer qu’une pensée l’a distrait avant qu’il revienne à la consigne. Et c’est très bien comme ça, parce que l’objectif n’est pas d’être performant, mais de prendre conscience : de ce qui capte notre attention, du moment où elle s’éloigne, et du fait qu’on peut toujours revenir.
Finalement, je crois que c’est ce que j’aimerais que les élèves retiennent. L’attention n’est pas une porte qu’on ouvre une fois pour toutes, elle ressemble davantage à un mouvement. Parfois on est pleinement disponible, parfois notre esprit s’éloigne, parfois on est fatigué ou préoccupé. Mais on peut apprendre à s’en rendre compte, et on peut apprendre à revenir. Alors avant de redemander à un enfant de « faire attention », on peut peut être commencer par lui donner l’occasion de découvrir ce que ça veut dire, vraiment, être attentif.
Vous pouvez essayer dès demain, avec un élève, avec votre enfant, ou avec tout un groupe. Prenez trente secondes avant de commencer, invitez les à écouter, puis parlez de ce qu’ils ont entendu. Vous découvrirez peut être, comme eux, que même dans une pièce qu’on croit parfaitement connaître, notre attention peut encore nous faire remarquer des choses qu’on n’avait jamais vues. Et parfois, avant même d’ouvrir un cahier, c’est déjà une belle façon de commencer à apprendre.
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